Subventionnée par plusieurs organismes gouvernementaux1 impliqués dans la gestion des forêts,
une équipe de chercheurs du Groupe de recherche en écologie
forestière (GREF) de l'UQAM a mis au point un outil d'évaluation
qui pourrait s'avérer précieux pour la conservation du
réseau de forêts anciennes du Québec. Pour la première
fois, des chercheurs s'attelaient à la tâche de comparer des
forêts anciennes entre elles2, et de le faire sur un bon nombre de
forêts. Deux objectifs alimentaient l'équipe: identifier les traits
distinctifs des forêts anciennes et mettre au point une méthodologie
permettant d'évaluer la valeur de conservation de ces forêts
anciennes.
Selon Alain Leduc, professeur associé au département des
sciences biologiques, qui a dirigé l'équipe de recherche avec Yves
Bergeron, professeur titulaire au même département, une forêt
ancienne, c'est «une forêt intègre, composée de vieux
arbres et ayant une superficie minimale de deux hectares.» Afin de
repérer ce type de sites, l'équipe de recherche, qui a
regroupé jusqu'à 15 personnes pendant une période de trois
ans, a d'abord visité plus de 6 000 forêts du sud du Québec,
pour en retenir un échantillon de 35 suffisamment âgées
(entre 120 et 300 ans) et faiblement aménagées.
Trois secteurs du territoire d'étude ont retenu l'attention des
chercheurs, soit le secteur environnant la municipalité d'Huntingdon,
celui des monts Sutton et Pinacle et celui de la Beauce. C'est dans le secteur de
Huntingdon que l'équipe a observé les forêts les plus
âgées, certaines datant vraisemblablement de 1665.
Un outil d'évaluation
Sur la base des résultats de leur analyse,
les chercheurs proposent une clé d'évaluation de la valeur de
conservation des forêts anciennes qui fait appel à une gamme de
critères : âge de la forêt, degré d'aménagement,
attraits structuraux, superficie et degré d'exposition à un
environnement non forestier, intégrité de ses communautés
animales et végétales. À ces critères
d'évaluation sont adjoints des indicateurs, associés à des
composantes complémentaires. La clé d'interprétation fait
appel à une notion de seuil ou de classes, délimitées selon
des rangs calculés en pourcentage. Cela fournit un outil flexible et
pondéré, qui peut être ajusté selon les nouvelles
connaissances acquises sur les ressources biophysiques d'un territoire.
Les forêts âgées sont-elles naturelles ?
En plus de se
démarquer de l'approche classique qui consiste à décrire de
façon détaillée une forêt particulière, la
recherche s'est heurtée à une difficulté majeure, le
phénomène de l'aménagement des forêts et ses effets.
Pourtant, vu la vocation agricole du territoire sous étude, les chercheurs
espéraient qu'il y subsistait encore des forêts anciennes
relativement intactes, puisque bon nombre de forêts avaient
été préservées de l'exploitation industrielle. Or
«il s'est avéré très difficile de trouver des
forêts vieilles et intactes», de constater M. Leduc. Les chercheurs
ont même observé que les gros arbres, qui dans la littérature
scientifique sont considérés comme un élément typique
des forêts anciennes, constituent plutôt une caractéristique
des forêts aménagées. Dans le secteur de la Beauce, par
exemple, on trouve dans plusieurs vieilles érablières
sucrières des arbres de plus de 200 ans. L'analyse des chercheurs a permis
de constater que ces forêts sont largement aménagées, car on
y a éliminé les espèces compagnes de l'érable, tels
le hêtre, la pruche et le bouleau jaune. «La composition
simplifiée indique une perte d'intégrité qui est
causée par l'aménagement, explique M. Leduc. Le fait que les arbres
morts aient été retirés ou brûlés constitue un
autre indicateur de la perte d'intégrité des
écosystèmes forestiers».
À l'analyse de la taille, de la hauteur et de la densité des
arbres vivants et morts qu'abritent les 35 forêts recensées, s'est
ajoutée celle des différentes espèces indicatrices. La flore
vasculaire, (les plantes du sous-bois, telles les fougères), les
bryophytes (telles les mousses), l'herpétofaune (les petits amphibiens)
ainsi que la faune avienne (les oiseaux) n'ont pas échappé à
l'examen des chercheurs. Si certaines espèces animales ou
végétales manifestent une préférence pour les
forêts anciennes, aucune ne semble leur être exclusivement
réservée. «Nous n'avons pas observé ce
phénomène, constate M. Leduc, et je n'en suis pas surpris».
Un joyau à préserver
La grille proposée par les
chercheurs uqamiens pourrait avoir des retombées intéressantes. Un
groupe de travail du ministère des Ressources naturelles travaille depuis
deux ans à la construction d'une banque de données
répertoriant les écosystèmes forestiers exceptionnels (EFE).
Il y aurait à ce jour 500 propositions de sites d'EFE. La prochaine
étape consistera à vérifier sur le terrain et à juger
du caractère exceptionnel ou non de ces forêts. La grille pourrait
constituer un des outils permettant d'ordonner les sites sur un axe de
conservation et de prioriser les démarches. «Il y a toujours place
pour développer un réseau de forêts anciennes, soutient M.
Leduc. Car les forêts matures d'aujourd'hui seront les forêts
anciennes de demain. Et ce sera un joyau».